Le sol : point de vue

par Michel Carlué  -  25 Juin 2019, 16:49  -  #Environnement, #pédologie

 
Quel est le rôle des sols dans la biodiversité ? Installé en Haute-Vienne, le spécialiste de l’étude des sols Clément Mathieu y voit l’élément « le plus important pour la survie de l’Homme ».
 
 
Article publié dans le Populaire du Centre le 25 juin 2019
Le sol : point de vue

 

Professeur de science du sol (retraité) et membre de l’Académie des Sciences d’Outre-mer, le pédologue Clément Mathieu parle une langue érudite et imagée. Et le septuagénaire alerte sur un risque méconnu qui pèse sur la biodiversité : « Le truc le plus important pour la survie de l’homme, c’est le sol et sa protection.

 
 

 

 

 

Vous êtes un spécialiste reconnu de l’étude des sols. En terme de biodiversité, quelles richesses recèle notre sous-sol ?

 

« Un quart de la diversité mondiale se trouve dans le sol. Le sol est un milieu vivant. Il y a d’abord toutes les racines, toutes les matières organiques. Puis il y a la vie animale. Si on commence par les gros animaux : les taupes, les marmottes, les suricates, les serpents, les lapins, les blaireaux. Et les plus petits : termites, fourmis, abeilles sauvages et vers de terre, qui est un élément très important, le laboureur du sol. Et enfin, les organismes unicellulaires comme les protozoaires et les bactéries. Savez-vous combien, en moyenne, il y a de bactéries dans une cuillerée de 10 grammes de terre ? Il y en a plus que d’habitants sur la planète : 10 milliards ! Soit environ un million d’espèces et on n’a pas encore tout déterminé. C’est absolument effarant ! Sur un hectare de prairie et sur un mètre de profondeur, savez-vous combien il y a de vers de terre, en poids ? En moyenne, deux tonnes. C’est le poids de quatre à cinq vaches, de vingt-cinq moutons ! »

 

Quel est le rôle de cette biodiversité ?

 

« C’est tout ce qui va faire la qualité du sol. Les bactéries sont des organismes unicellulaires qui vont se nourrir de la matière organique, elles vont la digérer, être mangées elles aussi par d’autres bactéries et cela va former l’humus. La bactérie est la principale transformatrice de la matière organique. Les vers de terre, eux, vont faciliter l’aération des sols, l’écoulement de l’eau, le brassage du sol. Entre les différentes espèces, il y a une régulation biologique qui se fait. Même des gens qui ne sont pas spécialistes de l’étude des sols finissent par le dire : la chose la plus importante pour la survie de l’homme, c’est le sol et sa protection. »

 

Par quels phénomènes les sols sont-ils menacés ?

 

« Il y a la disparition des espaces agricoles. En France, c’est l’équivalent d’un département tous les dix ans. Mais c’est également le cas dans d’autres pays. Aujourd’hui, les surfaces qui pourraient être disponibles pour l’agriculture se trouvent en Afrique ou en Amérique du sud, notamment les forêts. Mais pour des raisons évidentes, la biodiversité, le climat… il faut conserver les forêts. Mais la population augmente et les terrains disponibles diminuent. La part des terres agricoles par tête d’habitants diminue. Ça va forcément poser un problème au niveau de l’alimentation. Alors imaginez dans les pays qui souffrent déjà de la malnutrition, les émeutes et les migrations que cela va créer… »

 

Quelles sont les autres menaces qui pèsent sur les sols, notamment en France ?

 

Il y a les pollutions chimiques et industrielles aussi, notamment le long des autoroutes, le mitage des terres dans les régions industrielles et autour des villes... 

« En Bretagne, la question qui se pose est celle du poids des élevages porcins. Les cochons sont vaccinés avec des produits qui contiennent du zinc et du cuivre, qu’ils assimilent mal. On retrouve ces produits dans le fumier et donc dans les cultures qui vont nourrir les cochons. On crée une boucle et chaque nouveau lot va susciter un nouvel apport. Si on grossit le trait, on peut penser que chaque champ va devenir une mine de zinc ou de cuivre ! ».

 

Et quelles sont les conséquences du réchauffement climatique sur cette biodiversité ?

 

« Je préfère parler de changement ou de variations climatiques. Mais c’est certain que cela va avoir un impact. Il y a toujours eu des variations, mais nous étions moins nombreux. Les variations climatiques peuvent entraîner des risques énormes d’affrontement des populations. On rejoint ce qu’on disait tout à l’heure. Mais aujourd’hui, à ce niveau-là, personne n’est sûr de ce qui va se passer dans cinquante ans. En revanche, la pollution due au plastique, la biodiversité et la disparition des espèces, c’est un problème immédiat. Le réchauffement climatique, on a pris cette question importante comme un totem, mais on en oublie tout le reste. Est-ce que nos politiques auront le courage de nous permettre de vivre sur une planète saine ? Je n’y crois pas. »

 

 

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Glyphosate ? "On se trompe de cible"



« Il faut refaire l’histoire, prévient le septuagénaire. Pourquoi a-t-on inventé le glyphosate ? Il y a 30-40 ans, on a voulu faire de l’agriculture de conservation des sols. On a pensé que si on labourait moins, ça serait mieux. Or, on labourait pour tuer les mauvaises herbes, il fallait donc un pesticide suffisamment puissant et le Glyphosate est devenu l’herbicide par excellence. Tous les pesticides sont dangereux pour l’homme, les animaux et la nature, si on les utilise sans précaution, c’est sûr qu’on va avoir un cancer. Mais la question des quantités et de leur maîtrise est importante. »



Or, les pratiques varient selon les continents. « Les agriculteurs américains utilisent 10 litres de matière active à l’hectare, mais ils exagèrent sur tout, reprend Clément Mathieu. En France, les agriculteurs, en conventionnel, peuvent aller jusqu’à sept litres par hectare et les gens qui maîtrisent leur utilisation en agriculture de conservation vont se contenter d’un à deux litres. Je crois qu’on se trompe de combat, on se trompe de cible. Si on l’interdit, on le remplacera peut-être par un produit pire encore, mais personne ne dira rien et c’est ainsi que cela se passera. »



La question de l’alimentation de la population mondiale de plus en plus citadine est également centrale. « La permaculture, c’est formidable, conclut-il. Il faut encourager les gens à la pratiquer. Moins on met de produits chimiques dans le sol, mieux c’est. Mais une question se pose : comment voulez-vous nourrir, chaque jour, les 10 millions de Parisiens ? Il faut aller vers une agriculture propre, mais ne pas tomber dans les excès. On ne peut plus se passer de fongicides ou d’insecticides. Il faut en revanche encourager une agriculture propre avec des niches locales de production, tout en ayant conscience d’une chose : au niveau de la planète, il faudra nourrir bientôt 8 milliards d’habitants. L’agriculture conventionnelle (sans être productiviste) est encore indispensable à cette échelle-là, surtout pour éviter les famines et les conflits ».

 

 

Entretien Sébastien Dubois
sebastien.dubois@centrefrance.com