Raymond Aubrac : "La France manque de grands projets"

par Michel Carlué  -  16 Avril 2012, 10:06  -  #actualités

 

 

 

Dans un entretien réalisé en juillet 2011 et resté inédit, la grande figure de la Résistance avait entre autres livré son point de vue sur notre époque.

 

 

 

 

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propos recueillis par Denis Demonpion

 

Le Nouvel Observateur

 

 

 

Sa bouffarde était indissociable de Raymond Aubrac, de son vrai nom Raymond Samuel, grande figure de la Résistance qui s'est éteint mardi 10 avril à l’hôpital militaire du Val de Grâce à Paris. Il en possédait une collection impressionnante, mais moins tout de même que des coqs de clocher dont sa femme Lucie, décédée en 2007, avait, sa vie durant, décoré les murs de leur appartement parisien et rempli les vitrines entières qui le meublaient. Dernier survivant du Conseil national de la Résistance, il est mort à 97 ans.

Il vit le jour le 31 juillet 1914 à Vesoul.

En juillet 2011, dans un long entretien réalisé chez lui - et resté jusqu’alors inédit – Raymond Aubrac avait évoqué son arrestation, le 21 juin 1943 à Caluire, près de Lyon, et la manière dont sa femme Lucie l’arracha aux griffes de la Gestapo avec des compagnons. Se remémorant la Libération et le rôle qui fut le sien à Marseille à l’époque en tant que commissaire de la République, il avait aussi, commenté comment, ces dernières années, il allait de collèges en lycées témoigner pour l’Histoire. Avec un humour pince sans rire.

 

Qu’est-ce qui vous a incité à aller à la rencontre des jeunes dans les établissements scolaires ?

- Les professeurs d’Histoire et de Géo, qui ont la Seconde guerre mondiale au programme, m’utilisent comme un vieux témoin pour rompre la monotonie de leurs cours. Ca va des CM2 aux premières de lycées. Les profs présentent la marchandise, autrement dit j’entends mon éloge funèbre deux fois par semaine dans les mêmes termes.

Je rencontre deux catégories de jeunes. Ceux qui viennent des milieux privilégiés et une grande partie qui ne se sent pas d‘avenir. Ils manquent de boussole. Ils ont le sentiment que notre société ne les attend pas. Ce sont-là des choses qui me frappent. D’autant que nos politiques, ceux qui sont au pouvoir et ceux de l’opposition, n’ont pas de politique à long terme. L’optimisme en général, c’est peut être une des choses qui manquent à notre société.

 

Comment réagissent-ils à ce que vous leur dites de la guerre ?

- En banlieue, je me suis trouvé devant une classe de troisième dont les deux tiers étaient d’origine africaine – malienne et sénégalaise. Quand ils voient un vieux bonhomme qui a connu le général de Gaulle, ils l’écoutent poliment, mais au fond, ils s’en foutent.

 

L’avenir leur fait peur ?

- Quand j’étais jeune étudiant, nous étions politisés. Il y avait une menace internationale, le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie, le franquisme en Espagne. Sans oublier le Japon. Il y avait quelques points sérieux sur lesquels appuyer sa réflexion. L’adversaire était alors très facile à définir. J’ai fait mes études à l’école des Ponts-et-Chaussées. Nous étions une trentaine. Je connaissais les opinions politiques de mes camarades. Nous descendions dans la rue pour vendre nos journaux. Eventuellement, nous nous battions. Aujourd’hui, il n’y a plus de but collectif. Les gens sont mécontents. Une peur diffuse s’est installée, c’est même devenu un mode de gouvernement. Mais on ne sait pas de quoi on a peur. J’aimerais bien voir une cohorte de bonnes têtes réfléchir et nous dire comment sera la France en 2050. Or, il n’y a pas de réflexion au-delà de 2012, alors que nous sommes dans un pays riche avec une population très bien éduquée. Mais la France manque de grands projets. Notre civilisation actuelle renvoie l’individu à lui-même, il n’y a plus de collectif. Au fond, j’ai eu de la chance… parce que je fume un bon tabac dans une bonne pipe.

 

Vous fumez depuis longtemps ?

- J’ai commencé en 1932, l’année où j’ai passé mon permis de conduire. Ca nous fait donc soixante-dix-neuf ans.

 

L’Europe peut-elle être, pour les jeunes, une source d’espoir ?

- Je regrette que l’Europe soit restée une sorte d’entité virtuelle, malgré la monnaie commune. On a le sentiment que le remède type de notre civilisation européenne se résume aux privatisations. On veut privatiser à tout-va, les routes, l’hôpital, l’éducation, la défense nationale, la police… Cela signifie qu’on va vendre et qu’il y a des acheteurs, mais on ne nous dit rien des acheteurs et autres fonds d’investissement. Or, c’est une grande question de notre temps. Car il y a une masse énorme de capitaux disponibles et des services publics qui sont d’un très bon rendement. Bruxelles ne peut pas toujours servir d’alibi. L’image de l’Europe est un peu abîmée par certains de nos gouvernants.

 

N’avez-vous pas le sentiment d’être un survivant ?

- J’aurais dû mourir en 1943, au moment de mon évasion, qu’avait organisée Lucie. C’était une femme extravertie qui avait mis au point l’opération par l’intermédiaire d’un vieil occupant allemand plutôt corruptible. Elle avait invoqué sa volonté de se marier avec moi. J’avais été arrêté par la Gestapo et c’est lors de mon transfert à la prison de Montluc, que je me suis échappé. J’ai sauté un peu trop tôt du fourgon et j’ai reçu une balle dans la joue. Je suis en sursis depuis lors. J’en ai conscience tous les jours. J’aurais dû être tué il y a soixante-dix ans… que j’ai depuis essayé d’occuper au mieux.

 

Quel souvenir gardez-vous de la Libération ?

- En 1944, j’ai eu la lourde charge de me retrouver commissaire de la République à Marseille. On a assisté à des règlements de comptes entre les libérateurs, dont certains de la vingt-cinquième heure, et les collaborateurs. Au Pertuis, dans le Vaucluse, vingt-cinq notables ont été arrêtés et fusillés sans jugement. Des gens étaient pris en otage. D’autres arrêtés pour fait de collaboration. Et jugés. Les deux premières personnes condamnées à mort que j’ai graciées ont été la cause d’évènements dans Marseille. Il y a eu neuf jours d’insurrection dans la ville. La population était exaspérée. A partir de là, j’en ai refusé à peu près 50%. Même si tous les gens condamnés à mort étaient de grands salopards, pour nous c’était affreux. C’était un cauchemar permanent. Cela vous poursuit pendant des années.

J’ai en commun avec l’ancien président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, d’être une des deux personnes vivantes à avoir usé du droit de grâce.

 

Et votre enfance ?

Je suis né à Vesoul, en Haute-Saône, d’où mon père était originaire. Mais toute ma famille vient des environs de Metz. J’ai une lignée d’ascendance dans cette région depuis 1780. La famille de ma mère, elle, vient de Suisse. On a dit que mes ancêtres étaient de Pologne, en réalité, on n’en sait rien. C’était une idée de Lucie. Enfant, je n’ai jamais éprouvé de sentiment religieux, la judéité m’a rattrapé avec les nazis. Mon père respectait les fêtes juives, il m’a traîné un certain nombre de fois à la synagogue. Mais ça n’a jamais été au-delà.

 

Propos recueillis par Denis Demonpion - Le Nouvel Observateur