La France des oubliés

par Michel Carlué  -  6 Avril 2012, 10:37  -  #actualités

 

 

Dans le quartier populaire des Sablons, au Mans, si l'entraide s'est développée, on n'espère plus grand-chose des politiques. Chroniques de la galère.

 

Par Doan Bui
journaliste au Nouvel Observateur

 

Unknown

 


Sur la table du salon-salle à manger, il y a des prospectus "Prix Scoops Auchan" : - 70% sur le deuxième produit acheté, jambon, yaourts, café... En équilibristes des budgets de fin de mois, Isabelle et son mari Thierry sont toujours à l'affût des promos. Mais on est le 20. "Et y a plus de sous", dit Isabelle, de sa voix rauque de fumeuse invétérée.

Dans le quartier populaire des Sablons, au Mans, le Carrefour Market vit d'ailleurs au même rythme qu'Isabelle et Thierry. "C'est plein au début du mois, avec les allocs et la paie qui tombent. Et vide la seconde quinzaine." Isabelle galère, mais elle dit qu'elle a de la chance. "J'ai du boulot. Je suis employée depuis plus de vingt ans à la Ville du Mans, à la restauration scolaire." 1.200 euros par mois. Tous les matins, réveil à 5 heures pour faire le ménage de 6 à 8. Une pause. Puis elle reprend de 10 à 16. "Je fais partie de la France qui se lève tôt. Sauf que moi, je ne passe pas des vacances sur un yacht !"


"On n'est pas des assistés !"

Isabelle trime double, car Thierry a des problèmes de santé. Il touche une pension d'invalidité de quelques centaines d'euros. Isabelle : "Sarko, il m'a trop énervée quand il a dit que les quartiers c'était de la racaille. On s'est toujours privés de tout, mais nos deux enfants ont eu le bac avec mention et fait des études." Pour qu'ils aient une bourse, Isabelle a arrêté de manger gratuitement à la cantine, au travail, "parce que c'était un avantage en nature déclaré aux impôts et qu'on dépassait le seuil pour les bourses". "Trop riches", Isabelle et Thierry n'ont "pas droit aux aides". Oh, ils ne se plaignent pas. Ils trouvent juste que c'est usant de "grappiller" sans cesse, jusqu'au moindre sou. Alors Isabelle se débrouille. "On n'est pas des assistés !"

Au sein de leur association de quartier, Ligne 14, elle a organisé une épicerie solidaire collective avec Jocelyne, une voisine des Sablons, enseignante à la retraite. "J'ai un minibus, j'achète en gros pour profiter des promos", dit Jocelyne. "On a eu du lait à 45 centimes le litre chez Netto, des barquettes de yaourts en solde chez Multilots, des poulets à Auchan avec le deuxième gratuit. Chacun met dans la cagnotte. Et achète selon ses besoins."

 

 

"J'ai peur que Marine Le Pen cartonne. Y a trop de misère."

Happée par ce quotidien, Isabelle n'écoute pas trop les débats de la campagne, parce que "ça [l']énerve" et qu'ils "font tous leurs intéressants". Seul Mélenchon l'a "fait vibrer". "Mais je voterai utile, pour Hollande, précise Isabelle. J'ai peur que Marine Le Pen cartonne. Y a trop de misère."

Les temps changent. La Sarthe, et a fortiori Le Mans, était typique de ces régions de l'Ouest rétives au vote Front national. Aux dernières élections cantonales, en 2011, la patronne du FN a pourtant fait une percée, surtout dans les villages ruraux. Au Mans, dans le canton sud, le plus modeste, un bastion de gauche, l'élu historique PS Christophe Counil a affronté un candidat FN pour la première fois au second tour. "C'était dû à l'abstention, corrige le socialiste. Il y a beaucoup de désarroi dans notre électorat. La précarité a flambé : on a dépassé les 11.000 allocataires du RSA."

Alors, il faut chercher les boucs émissaires. En ce moment, ce sont les derniers arrivés, les Tchétchènes, qui endossent ce rôle. Le maire du Mans a reçu des lettres d'administrés lui demandant des comptes sur une rumeur urbaine persistante selon laquelle le financement du tram avait été obtenu en échange d'accueil d'immigrés tchétchènes. "La rumeur est repartie de plus belle avec la construction de la deuxième ligne de tram. On nous accuse d'avoir monnayé l'arrivée de 750 Tchétchènes, pas un de plus, pas un de moins. N'importe quoi !", soupire l'édile. Rumeur et fantasme : une altercation avec des policiers dans un magasin du centre-ville, impliquant des délinquants tchétchènes venus voler des habits, a fait causer. "Je suis sûre qu'il s'agissait d'un règlement de comptes entre gangs, dit Josiane, qui en a entendu parler jusqu'à son petit village situé à 20 kilomètres. Ca fait peur, car on n'avait jamais vu ça au Mans..."


La mixité ne se fait pas si mal

Et pourtant, dans les quartiers très mélangés, comme les Sablons, la mixité ne se fait pas si mal. Le cadre de vie est plutôt agréable. Il y a certes les quelques tours en béton, mais aussi beaucoup de verdure, les rives de l'Huisne, l'Arche de la nature à deux pas, avec sa forêt et ses étangs. Aurélia, 32 ans, jolie brune aux yeux anis, mère de deux enfants, habite ici depuis plusieurs années, après avoir écumé dans sa jeunesse "les cités du 95 et du 93", en région parisienne : "Ici, c'est calme. Et puis il y a le tram. On n'est pas parqués dans son quartier, comme dans une prison." Elle a débarqué aux Sablons après un passage à Granville, en Normandie. "Mon mari, qui est turc, bossait dans un kebab, mais ça a fermé avec la crise. Il a voulu en lancer un ici, parce que son cousin était déjà implanté. Mais ça a foiré."

Sa copine Géraldine l'interrompt : "Normal, des kebabs, y a plus que ça au Mans !" Elle, elle est née aux Sablons et confesse qu'elle ne reconnaît plus tout à fait son quartier. "Il y a beaucoup de nouveaux immigrés. Mais tout le monde reste un peu entre soi, ça se mélange moins. A la fête des voisins, personne ne descend." L'élu municipal Christophe Counil regrette une montée du communautarisme : "Ca se voit aux tags. Avant on se revendiquait des Sablons ou des Glonières. Maintenant, c'est 'Algérie' ou 'Tchétchénie en force'."


"Tout en haut, le discours monte les uns contre les autres"

En février, la mosquée des Glonières, autre quartier sensible du Mans, a été profanée par des graffitis "No Islam" ou "La France aux Français". "C'est la troisième fois", déplore Abdellatif Ammar, natif du Mans, responsable de l'association Lumières d'Islam.

Pourtant, ici, on vit bien ensemble, mais c'est le climat général qui est lourd. Ce n'est pas étonnant quand, tout en haut, le discours monte les uns contre les autres ! Un Manceau musulman m'a raconté qu'à un entretien d'embauche, on ne lui avait parlé que de sa barbe... ça va être pire après la tragédie de Toulouse."

Aux Sablons, les voiles laissent indifférent. On a écouté les polémiques à la télé sur le halal. Avec distance : "On est des enfants de paysans. Alors, franchement, la façon dont les bêtes sont abattues...", dit Isabelle. Bien sûr, les personnes âgées râlent parfois, le jeudi, au marché, parce que tout "devient halal". Ils espèrent que, dans le centre commercial, le boucher traditionnel "Viande du Maine" qui doit prendre sa retraite sera repris par un "tradi", car il y a déjà deux boucheries halal et que c'est bien "d'avoir le choix".


"C'est horriblement cher, la lessive"

Mais pour Chantal Gillard, la rousse et dynamique directrice du centre social : "Ici, le problème, c'est plutôt d'acheter de la viande !" Au centre, on s'est donc adaptés. On a lancé une épicerie solidaire, et des bénévoles vont glaner à la fin du marché pour récolter des légumes bradés. "On fait des ateliers cuisine économique. Ou pour apprendre à faire sa lessive soi-même, c'est horriblement cher, la lessive", dit Chantal.

Roselyne, qui vit seule avec ses deux filles adolescentes, n'a jamais voulu aller au centre social : "C'est en plein milieu du quartier, j'aurais honte qu'on me voie." Aide à domicile auprès de personnes âgées, elle court entre ses quatre employeurs, pour gagner 800 euros. Auxquels elle rajoute ses 86 euros de RSA et une allocation de soutien familial de 176 euros. Elle est pourtant "trop riche" pour toucher la CMU, et elle s'arrache les cheveux pour savoir comment elle paiera sa mutuelle. "Moi, c'est travailler pour gagner moins. Je ne vis pas, je survis."


Marre des "belles paroles"

Elle en a marre de toutes "les belles paroles". En 2007, elle avait voté "Ségolène", parce qu'elle "avait de l'autorité", mais ne sait pas pour qui elle penchera dans un mois. Roselyne est "allergique" aux idées du FN, mais dit que le "discours de Marine Le Pen tient la route". Et qu'elle, au moins, "ne se laisse pas marcher sur les pieds comme François Hollande".

Sylviane, 65 ans, regarde aussi d'un air suspicieux ces jeunes qui traînent dans le quartier. Elle a élevé ses sept enfants "à la baguette", et aujourd'hui "ils ont tous un job". Elle aussi, elle a trimé dur toute sa vie, mais se retrouve maintenant avec une retraite de 700 euros. Elle est prise à la gorge. L'an dernier, elle a été opérée du genou. Elle a dû avancer les frais d'IRM, de kiné. "J'ai arrêté de prendre mes médicaments pour le diabète. Ils sont remboursés, mais comme la Sécu dit que je dois de l'argent..."


"Quoi qu'on vote, on est toujours sûr de perdre"

Quand elle a dû, pour la première fois de sa vie, s'adresser à l'épicerie solidaire du centre social, pour finir son mois, elle a pleuré. Pas question pour elle de demander de l'aide à ses enfants. Sylviane a déménagé. Dans son ancienne tour, il n'y avait pas de Digicode et elle avait peur. "Des jeunes venaient traîner dans le hall pour fumer et boire. Un jour, ils m'ont traitée de sale Française. Je me suis enfermée à double tour."

Alors, du coup, Sylviane, qui avait toujours voté pour la gauche, a voté Le Pen en 2007. Parce que c'était la seule "à s'intéresser aux problèmes des petites gens". Sylviane veut que "les choses changent". Quand elle a vu les images du terroriste de Toulouse à la télé, elle a eu peur. C'est décidé, ce sera Marine Le Pen. "Avant, vous voyez, c'était plutôt pour protester. Maintenant je me dis qu'il faudrait vraiment qu'elle passe." Une de ses voisines de quartier résume à sa manière : "De toute façon, quoi qu'on vote, on est toujours sûr de perdre."

 

 

 

mouneluna 06/04/2012 12:03


Ton post résume bien ce que pensent les francais d'en bas. il y en as pour tout les bords politiques.


j'ai vecu 3 ans à Vénissieux aux Minguettes au 10 ème étage d'un immeuble de 15 étages. jen ai vu de toutes les couleurs. le samedi et le dimanche les ascenseurs étaient inutilisables, ils
servaient de WC aux jeunes du quartier.


c'étaient dans les années 1988/1989, il y avait des émeutes, les flics se sauvaient devant les jeunes qui les poursuivaient avec des coktails molotof. je voyais cela depuis mes fénetres et
j'étais horrifièe. je voulais partir avec mon fils qui avait 3 ans, mais aller ou, ma voiture avait brulé.


il n'y a que lorsque les révoltés se sont pris a la synagogue que les CRS sont arrivés.


il faut avoir vu cela pour comprendre que certains veuillent voter FN, certains dont je ne fais pas partie.


d'autant plus que mainternant le trafic de drogue est ajouté a tout cela.


Maintenant je vis a la campagne, loin de toute cette fureur, mais je n'oublie pas qu'elle existe toujours.


merci pour tes posts fort intéressant


Bises


Moune