Une grande photographe : Berenice Abbott

par Michel Carlué  -  28 Mars 2012, 08:00  -  #Grands photographes

 

 

 

L'“héritière” américaine du photographe Eugène Atget a fait son chemin entre Paris et New York. Portraits, photos scientifiques et témoignages urbains… tout est au Jeu de paume, à Paris, jusqu'au 29 avril.

 

Texte rédigé par Luc Desbenoit

Télérama

 

Les photos ont été choisies d'après les documents dont j'ai pu disposer sur le web, en les articulant suivant la progression de l'oeuvre de Berenice Abbott : les portraits, puis le regard sur New York et enfin l'illustration scientifique. Je précise que cet article est un hommage sincère à une grande photographe, rien de plus et rien de moins. Il n'est donc pas question que je le modifie en fonction de la demande éventuelle formulée par une quelconque agence photographique, sous prétexte que ces photos ne seraient pas libres de droit. Voilà c'est dit  !

 

 

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 Portrait de Berenice Abbott

par Man Ray

 

       

L' “héritière” américaine du photographe Eugène Atget a fait son chemin entre Paris et New York. Portraits, photos scientifiques et témoignages urbains… tout est au Jeu de paume, à Paris, jusqu'au 29 avril.


Le portrait d'Eugène Atget accueille le visiteur de l'expo­sition Berenice Abbott au Jeu de paume, à Paris. Forcément. Comment aurait-il pu en être autrement ? Pour la photogra­phe américaine, tout commence vraiment avec la rencontre de ce beau vieillard. Beau et usé d'avoir trimballé pendant des décennies sa lourde chambre photographique en bois sur les pavés du Vieux Paris promis à la démolition. Il pose de profil, dans un manteau élimé, trop grand, trop lourd pour ses épau­les qui s'affaissent. En cette année 1927, Atget vient de perdre la femme de sa vie. Abîmé dans le chagrin, il a tout de même accepté de se laisser photographier par l'Américaine, sa voisine de Montparnasse, qui lui voue une admiration sans borne. Elle est subjuguée par ses clichés de vieilles façades, de ruelles saisies à l'aube, désertes, fantomatiques, deportes anciennes, de vieilles fontaines, de heurtoirs emplis de poésie.

 

 

 

 

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 Portrait d'Eugène Atget

par Berenice Abbott

 

 

 

Ce misanthrope cultivé doit lui aussi être séduit par cette jeune femme aux cheveux courts habillée à la garçonne. Une originale au caractère entier. Comme lui. Issue d'une famille pauvre de l'Ohio, Abbott a fui dès ses 18 ans son Midwest natal et conventionnel n'ayant que le mariage à lui promettre en guise d'avenir. Elle s'est mêlée à la bohème de Greenwich Village, à New York, avant de s'embarquer avec six dollars en poche sur un transatlantique pour le Paris des Années folles et des avant-gardes artistiques. D'abord embauchée par Man Ray comme assistante dans son florissant studio à Montparnasse, elle ouvre deux ans plus tard son propre atelier et devient - elle aussi - célèbre pour ses portraits, ici exposés. Elle fixe les facéties de Cocteau cajolant une poupée, la ténébreuse silhouette de Gide, l'élégance racée dJames Joyce. Et Atget, remarqué un temps par les surréalistes, mais qui vit dans l'isolement et la misère.

 

 

Quelques portraits réalisés par Berenice Abbott

 

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Tout commence par une fin

 

Le vieil homme meurt quel­ques jours après la prise de vue. La jeune femme rachète son fonds d'images et réussit à force d'articles, de livres, de conférences, d'expositions à faire reconnaître son œuvre - imposant à chaque fois que les images d'Atget soit présentées dans les galeries de Paris, Stuttgart ou New York, à côté des siennes. Le style documentaire du Français, sobre, poétique, va profondément influencer Walker Evans, Bill Brandt ou Henri Cartier-Bresson, et toute la photographie du XXe siècle. Une bien belle histoire. Mais souvent les biographes ne considèrent Abbott que pour cela. Alors que, pour elle, tout ne fait que commencer.

 

 

 

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Portrait d'Eugène Atget

par Berenice Abbott

 

 

En 1929, la jeune femme retourne à New York pour une courte visite. En huit ans, la métropole s'est métamorphosée. Abbott est grisée par l'énergie de cette ville qui se met debout, se dresse en pleine dépression économique avec ses gratte-ciel constellant désormais Manhattan. Elle quitte Paris et son prospère studio pour témoigner de la disparition d'un monde. Comme Atget pour Paris, chamboulé par les chantiers d'Haussmann.

New York en chantier

Abbott attend, cinq ans, un soutien institutionnel, en l'occurrence l'aide gouvernementale du New Deal. Au cœur de la grande dépression, rien ne l'abat. Elle enregistre les traces d'un monde ancien avec ses vieilles boutiques de statuaire, ses colporteurs et leur charrette à bras. Elle témoigne de l'émergence d'un nouvel ordre qui réduit tout sur son passage. Du sommet d'un gratte-ciel, elle résume l'affaire par une plongée vertigineuse sur un vieux quartier de Broadway et son église, encerclé, minuscule, englouti par les murailles de béton. En 1939, Abbott publieChanging New York,un témoignage sans équivalent sur ses dix années de prospection. Comme elle l'avait déjà fait en 1930 avec l'édition d'Atget, photographe de Paris,de part et d'autre de l'Atlantique.

 

 

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Pour la photographe, la publication de livres est fondamentale. Cela permet de diffuser un savoir. Professeur à l'école d'avant-garde New School of social research, elle croit au pouvoir éducatif de l'image,« une façon d'initier les personnes de tous âges et de toutes conditions aux réalités de notre monde ».A condition que les clichés soient pris dans un esprit documentaire,« réaliste », « sans effet artistique ».L'esprit d'Atget, qui concevait ses photos comme une simple documentation pour ses clients - des peintres, des sculpteurs, des architectes.

A peine son travail sur New York achevé, elle se lance dans la photographie scientifique. La vulgarisation de la science est, selon elle, le grand défi à relever. Encore une idée pionnière qu'elle mène pendant dix-huit ans en solitaire, sans soutien, jusqu'au lancement du Spoutnik en 1957.« J'en ai sauté de joie, c'était la fin de mes soucis »,dit-elle. Et elle avait raison. Paniqués par l'avance technologique de l'URSS en pleine guerre froide, les Etats-Unis mettent très vite le paquet sur l'enseignement scientifique. Engagée par le Massachussetts Institute of Technology (MIT), elle réalise des images sur des principes de physique, destinées aux ouvrages scolaires. Elle comparait ses clichés de champs magnétiques, de réfraction d'ondes aquatiques, de structures de bulles de savon - rendus possible par d'ingénieuses inventions techniques de son cru - à des« portraits intimes de la pensée scientifique ».Elle adorait ces photos,« les plus réalistes »de son travail, disait-elle.

 

 

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Cette rétrospective - la première en France - raconte ce parcours hors norme d'une pionnière, ayant également parcouru (en 1954) six mille kilomètres de la côte Est pour documenter un mode de vie américain en voie de disparition. Toujours sans soutien. Berenice Abbott était combattue par les cénacles artistiques tenus par les hommes.« Le monde redoute les femmes indépendantes. On ne les aime pas. Pourquoi ? Je l'ignore et je m'en moque »,disait-elle, peu avant sa mort en 1991, à l'âge de 93 ans.

 

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mouneluna 27/03/2012 12:23


j'en apprends des choses avec toi, je ne connaissais pas du toute cette photographe, ni son grand père.


je pourrais bien penser la même chose qu'elle sur les femmes indépendantes.


je me suis toujours battue pour l'être au moins dans ma tête, car physiquement c'est autre chose.


bonne journée


bises